27 février 2012 - Dom Juan - Naples (Italie)
6 mars 2012 - Dom Juan - Pessac (33)
9 mars 2012 - Lecture dessinée / Don Quichotte - Marcheprime (33)
16 mars 2012 - Dom Juan - St Jean d’Illac (33)
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ce qui devait arriver le 16 septembre 2011 par Laurent

Comme chaque début de saison, je fais le tour des plaquettes des théâtres, et je constate le recul du théâtre, au profit du cirque, de la danse, des arts de la rue, de l’art numérique. Je me dis que si le théâtre s’est ainsi fait "doubler", c’est qu’il travaille depuis trente ans à se diviser. En effet, depuis les années Lang, le théâtre se divise de plus en plus nettement entre amateurs et professionnels, entre secteur public et secteur privé, entre classiques et contemporains, entre théâtre de texte et théâtre visuel, entre théâtre de metteurs en scène et théâtre d’acteurs, entre grandes salles et petites salles, haute technologie et bouts de ficelles, prise de tête et dessous de ceinture, etc, chaque nouveau théâtre pouvant emprunter à plusieurs catégories à la fois. La division ne me paraît pas en soi un mal, et je comprends que chacun - producteur, consommateur, organisateur - ait voulu aller vers ce qu’il préfère dans le théâtre. Mais songe-t-on à ce que l’on perd dans cette division ? A se retrouver dans des théâtres qui parlent de tout en particulier, on court le risque de n’entendre parler de rien en général. En faisant un théâtre qui s’adresse à tel type de public, sur tel sujet, avec telle esthétique, et avec le dialecte propre à ce microcosme, on court le risque non seulement de n’être pas compris de la société entière, mais encore de ne donner qu’un infime reflet de cette société. Je pense que si le théâtre disparaît des plaquettes de spectacles, c’est qu’il a abandonné son premier rôle : faire un grand dessin de la société pour un large panel de la société. Ce rôle était celui du théâtre depuis les Grecs antiques jusqu’à Jean Vilar, en passant par Shakespeare et Molière ; cet aspect de la mission théâtrale recouvre évidemment le rôle social et politique du théâtre. Pourquoi le théâtre aurait-il délaissé ce rôle ? Probablement parce que la société comme le politique n’ont pas un intérêt suffisant à se rassembler devant un grand dessin de la société. Cela bouscule trop d’habitudes individuelles. On préférera donc un théâtre individualiste, qui s’adresse à chacun en particulier plutôt qu’à tous en société. De fait, à l’heure actuelle personne, ni à droite ni à gauche, n’a l’idée de promouvoir un théâtre qui rassemble. Et personne, parmi les spectateurs que je côtoie, ne se plaint de ne voir dans la salle que des gens de même catégorie sociale.

Je cite l’historien Pierre Rosanvallon, qui répond à une interview publiée dans le Télérama de cette semaine : "Il faut veiller à produire une nouvelle communalité, à "refaire société". C’est un préalable obligatoire, selon moi, à toute reconstruction de l’Etat-providence, aujourd’hui en voie de décomposition avancée. Produire du commun, donc, en s’assurant par exemple que la politique de la ville reprenne une place centrale dans la politique sociale de la gauche. (...) Aujourd’hui, les espaces fréquentés aussi bien par les riches que par les pauvres se font rares, de même que les expériences de vie commune (à l’exception peut-être des stades de foot)." J’ai toujours vu le bâtiment théâtre comme un espace devant être fréquenté par les riches et les pauvres, et l’objet théâtral comme une expérience de vie commune. Or j’ai bien vu que, si les salles de spectacle, dit-on, font plus de spectateurs que les stades de foot, elles ne réunissent pas pour autant les riches et les pauvres, et ne leur font rien vivre en commun.

Il se trouve qu’en parallèle de mon activité théâtrale, j’écris un scénario de long métrage. Au milieu du travail sur les dialogues, je me suis suspendu, frappé. (Je précise qu’un scénario se présente comme une suite de dialogues agrémentés de didascalies expliquant les actions ou le contexte visuel - donc quelque chose de très proche d’un texte de théâtre.) Je me suis dit : "Voilà une histoire comique avec ses moments de drame, croisant plusieurs sujets de société (tourisme, retraite, escroquerie, communication père/fils, inégalité riches/pauvres, etc.), confrontant huit personnages d’âges différents et de psychologie distinctes, parlant une langue très quotidienne qui laisse échapper des traits d’esprit et des éclairs de lucidité, bref une histoire plaisante pour un grand public. A quel théâtre est-ce que je pourrais vendre ça ?" A aucun. Le théâtre public n’en voudrait pas (trop populaire, trop facile, déjà vu), ni le théâtre privé (trop de monde sur scène, donc trop cher). Pour une pièce aujourd’hui, prenez une belle histoire, bien écrite, bien jouée, bien montée, qui parlerait d’un sujet concernant beaucoup de monde et qui s’adresserait à un large public : tous ces arguments réunis valent moins qu’un seul qui DISTINGUERAIT votre pièce. Comme : c’est une vedette de cinéma qui joue le premier rôle. Ou : le décor est d’un plasticien de renommée internationale ; ou : les effets vidéo sont à la pointe de la technologie ; ou : l’histoire horrible dont il est question a réellement été vécue par la personne qui joue ; ou : le metteur en scène est une pointure mondiale ; ou : le sujet recouvre pile ce dont on parle au journal télévisé depuis plusieurs mois ; etc. Si vous tenez l’un de ces arguments, votre pièce trouvera sa place. Même si la pièce dans son ensemble est médiocre, elle aura fait sensation, et de toute façon cette sensation sera bientôt effacée par un autre spectacle à sensation. Ainsi voyez-vous un théâtre qui sans cesse se distingue par son originalité, et qui non seulement s’oublie très vite, mais encore rassemble très peu (au sens "rassemblement de société", pas au sens "on a fait 98% de remplissage"). On préfère donc un théâtre qui distingue à un théâtre qui rassemble. Bon. Toujours pas moi.

où en étais-je ? le 7 février 2010 par Laurent

De l’eau a coulé sous les ponts - j’aime cette expression. Quelques nouvelles pour ceux qui viendraient en prendre - qu’ils n’hésitent pas à en donner.

Le projet Campagnes et Compagnie est terminé. On peut dire que ça finit mal, on peut dire que ça finit bien. Je peux dire que les politiques locaux n’ont, le plus souvent, pas assez pris le relais de ce projet pour en apprécier la dimension sociale et politique. Je peux dire que le milieu culturel a considéré ce projet avec trop d’a priori pour venir le voir à l’oeuvre sur le terrain, ou pour le considérer avec un regard neuf. Si bien qu’il n’est pas de poussée suffisante pour que ce projet rebondisse. Je peux dire aussi que nous avons tourné cinq de nos créations en milieu rural, que nous avons créé et tourné trois pièces inspirées des pays de Gironde, que nous y avons travaillé avec près de 100 personnes, que l’aventure fut unique pour eux comme pour nous. Je peux dire que nous avons fait venir du monde dans des salles des fêtes où l’on n’en attend plus guère lorsqu’il s’agit de théâtre.

Le compagnonnage avec la ville d’Eysines est terminé. On ne peut pas dire que ça se termine mal. Je peux dire qu’au terme d’une action de trois ans qui s’est déroulée dans la reconnaissance de notre travail sur la ville, nous aurions dû être suffisamment "compagnons" pour avoir de réels échanges sur des sujets comme un théâtre rénové, un nouveau festival, une programmation, un nouveau projet culturel impliquant les associations et les services de la ville. Si bien que je n’ai pas vu la nécessité de poursuivre l’aventure. Je peux dire que nous avons fait six créations en trois ans avec près de 100 Eysinais. Je peux dire que le public était nombreux, que la joie était au rendez-vous, et que le brassage social en jeu eût été un exemple pour beaucoup de théâtres.

Ces deux projets nous ont beaucoup mobilisé pendant trois ans. J’y ai appris beaucoup de choses que je partagerai ultérieurement (peut-être pas sur ce site), et nous y avons laissé quelques plumes. Comme nous n’avons pas mis toutes nos forces au service du seul critère de "l’excellence artistique", on a pu nous croire passés dans le camp du "socio-culturel", ou de "l’animation du territoire". Certains experts de la DRAC nous estiment perdus, et en ce moment, il ne fait pas bon fournir à l’Etat le bâton pour nous battre.

Mais 4 de nos spectacles tournent toujours (Dom Juan, L’Enfant sur la montagne, Aliénor exagère, Le Soleil sous l’arbre), et un nouveau spectacle, Le Ventre de papa, sera créé le 1er octobre prochain à la chapelle Mussonville à Bègles. Il s’agit d’un solo, en collaboration avec le dessinateur de BD David Prudhomme (primé la semaine dernière au festival d’Angoulême). Et d’autres projets mijotent dont je ne peux parler pour le moment. En bref, nous rassemblons nos forces pour les mettre au service de la création. Une création qui, nourrie des expériences humaines des trois années passées, débarrassée d’un idéalisme tout quichottesque, devrait gagner en maturité.

Qu’est devenu le théâtre populaire ? le 10 décembre 2008 par Laurent

Qu’est-ce que le théâtre populaire ? La notion même divise. En gros, on oscillera toujours entre la définition d’un théâtre pour le peuple et celle d’un théâtre par le peuple. Le théâtre pour le peuple serait mû par un répertoire parlant si évidemment à toutes les classes du peuple, qu’elles communieraient ensemble dans sa représentation. Un théâtre par le peuple serait mû par un rassemblement du peuple si évident qu’on en verrait naître les formes théâtrales parlant à tout le monde. Pour différentes que soient ces deux définitions, elles ont toutes deux fortement animé le théâtre dans les années 50, et elles ont commencé à perdre de leur influence dans les années 70. Aujourd’hui, ces définitions n’occupant plus ni le théâtre ni le peuple, le théâtre populaire est mort. L’affaire est entendue : il n’y a pas, aujourd’hui en France, un théâtre clairement identifié qui, d’une manière ou d’une autre, rassemblerait les étudiants, les retraités, les ouvriers, enseignants, commerçants et cadres dans un même temps, pour une même communion. Autrement dit : vous trouverez aujourd’hui des centaines de salles qui réunissent deux cents personnes au théâtre d’avant-garde, au théâtre classique ou au théâtre de boulevard, mais vous vous épuiserez avant de trouver une salle qui réunisse deux cent personnes de toutes classes sociales pour un théâtre qui soit pour tous le reflet de la société. La question, c’est : le théâtre populaire a-t-il jamais existé ? Et l’intérêt de la question, c’est : existera-t-il un jour ?

Eh ! bien, oui ! Ce théâtre populaire a existé. Et plus d’une fois. Quand ? où ? combien de temps ? me demanderez-vous. Quand on y a cru, là où on y a cru, et le temps qu’on y a cru, vous répondrai-je. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le théâtre populaire est une utopie, et il ne vit, ne grandit, n’enrichit la société qu’aussi longtemps qu’on croit en lui. Le théâtre populaire est une affaire de foi, et cette foi s’est perdue. Qui l’a perdue ? des noms ! demanderez-vous. Je vous en donnerai trois : l’artiste, le politique, le peuple.

Pour que le théâtre populaire existe, il faut que les artistes croient en lui. Mais la majorité des artistes dramatiques sont plus soucieux de se faire une place dans le milieu culturel et sur le marché de la culture que de participer à un rassemblement populaire. Je ne ferai que deux observations.

Il y a de plus en plus d’auteurs de théâtre, de plus en plus de théâtre édité, et une personne arrêtée dans la rue ne saurait citer un auteur dramatique vivant. C’est que nos auteurs dramatiques, dans leur majorité, sont de moins en moins attachés à entrer en contact avec le peuple, non plus qu’à traduire ce qu’il vit. La plus grande partie de notre théâtre contemporain est hermétique, esthétisant, narcissique. Le contexte socio-politique y est devenu complètement abstrait, pour ne pas dire absent. Le langage n’y tend pas à être le véhicule d’un propos mais à être une fin en soi. Il n’y a pas d’histoire, pas de personnages : on a dépassé la fiction, on a même dépassé l’auto-fiction - on est dans l’exploration du moi. Il ne s’agit plus d’un théâtre du contact, mais d’un théâtre égotiste dans lequel les spectateurs recherchent un plaisir égotiste. On comprendra que ce théâtre du moi nie toute possibilité d’un théâtre du peuple.

Autre observation. Il y a de plus en plus de metteurs en scène, de plus en plus d’acteurs, et il y a de moins en moins de troupes. La troupe est une nécessaire condition du théâtre populaire : une équipe d’artistes doit s’inscrire dans un territoire et dans la durée, pour que chaque représentation puisse prétendre à une relation avec le peuple. Force est de constater que les metteurs en scène et les acteurs sont bien plus attachés à leur indépendance vis à vis les uns des autres, vis à vis d’un territoire défini et d’un engagement à long terme, et vis à vis d’un peuple identifié. Un auteur qui n’écrit que pour lui-même, associé à un metteur en scène qui ne réalise que pour lui-même, associé à un acteur qui ne joue que pour lui-même : cette association d’égotistes, sans aucun engagement politique ni social, annule la possibilité d’un échange réel entre les artistes et le peuple.

Mais si la majorité des artistes dramatiques ont ainsi renoncé au théâtre populaire, c’est aussi que les politiques ont cessé d’y croire.

Pour que le théâtre populaire existe, il faut que les politiques croient en lui. Mais la plupart des élus sont plus soucieux d’animation culturelle que d’action artistique, ou plus soucieux de faire du monde que de rassembler le peuple. L’animation culturelle amène le consensus et le rassemblement du peuple pourrait faire débat. Que cette majorité d’élus soit rassurée : le théâtre n’est plus le lieu où la société se rassemble. Pour que le théâtre cesse de mettre son nez dans la cité, les élus ont d’ailleurs fortement contribué à échanger le théâtre à l’italienne, où tout le monde pouvait s’observer à la lumière des lustres - les uns au parterre, les autres dans les baignoires, au balcon ou au poulailler, chacun selon son rang - contre un gradin frontal absolument démocratique où chacun tourne le dos à chacun, où s’observer est d’autant moins envisageable que la lumière s’éteint dès le début du spectacle, où le silence est de rigueur, où chacun regarde dans la même direction, tous les yeux illuminés par la même hallucinatoire lumière de scène. L’élu le plus courant sait bien que programmer une pièce de théâtre est aujourd’hui à peu près aussi politique que de diffuser la copie d’un blockbuster américain. C’est pourquoi il a délégué son pouvoir à l’opérateur culturel.

L’opérateur culturel d’aujourd’hui, le plus souvent, se voit confier une double mission. D’abord, il doit faire du monde : pour que la ville paraisse animée, pour que les électeurs soient satisfaits, et pour limiter les frais de la collectivité. Son autre mission consiste à obtenir des subventions. Le jeu consiste à manipuler, auprès des autres collectivités, des mots comme « décentralisation », « démocratisation de la culture », « mission de service public », « sensibilisation du jeune public », « recherche de nouveaux publics », « création contemporaine », « artistes en résidence », etc, avec un air suffisamment convaincant pour prolonger encore un moment le jeu de dupes de l’exception culturelle française. Bref, l’opérateur culturel majoritaire fait des opérations et n’a aucun motif de s’engager pour le théâtre populaire.

Mais il y a pire : la majorité des opérateurs culturels creusent un fossé entre les artistes et les citoyens. En mettant les compagnies en compétition, en ne considérant aucunement leurs démarches mais seulement les produits artistiques, en évitant d’inviter trop régulièrement les mêmes artistes, en diversifiant au maximum la programmation de leur lieu, la majorité des opérateurs culturels s’obstinent à envisager les artistes comme des producteurs et les spectateurs comme des consommateurs. Ils s’envisagent eux-mêmes comme les intermédiaires d’un échange marchand, au lieu d’inviter artistes et citoyens à une véritable relation. Ces opérateurs renient le théâtre en tant que lien social, en tant que moyen d’émancipation des citoyens, et condamnent toute possibilité d’existence d’un théâtre populaire. On observe d’ailleurs qu’ils programment chaque année un peu moins de théâtre, au profit d’autres formes moins bavardes et censément plus divertissantes.

Mais si les politiques ont cessé de croire au théâtre populaire, c’est aussi que le peuple a cessé d’y croire.

Les politiques livreraient-ils le théâtre aux marchands du temple et les artistes se réfugieraient-ils dans une tour d’ivoire si le peuple avait à cœur de se réunir au théâtre pour s’interroger sur l’état de la société qu’il constitue ? Se réunir au théâtre ? Là encore, le bât blesse. Le public de théâtre ne cherche pas à se reconstituer comme peuple. On va dans un modeste café-théâtre, une bonbonnière du privé, un design théâtre public, un ostensible opéra, une plasticienne friche, etc, selon son âge, son rang, sa culture, bien plus volontiers qu’on ne rassemble nos différences dans un même lieu. Et on est en droit de se demander : comment les artistes incarneraient-ils la société si les spectateurs eux-mêmes échouent à l’incarner ? Autrement dit : le théâtre populaire n’advient sur la scène que si le peuple vient dans la salle. Mais dès lors qu’on choisit de se réunir entre soi, on choisit d’assister à un théâtre qui voit le monde comme on le voit entre soi, un théâtre qui dit le monde comme on l’entend entre soi, comme on le comprend entre soi : un monde bien plus petit que notre société.

Mais l’absence du désir de se rassembler en peuple est indissociable de l’absence du désir d’assister à une représentation du peuple. Ce qui revient à dire que la majorité des publics de théâtre contemporain ne demandent pas au théâtre de représenter la société. Alors que demandent-ils ? Les publics, dans leur majorité, demandent aux différents théâtres de les divertir en leur représentant le monde de la façon particulière dont ils aiment à se le représenter. Le marché de la culture l’a bien compris, et il travaille avec les politiques de la culture à proposer un peu partout en France du cirque, du conte, de la marionnette, du théâtre d’avant-garde chic et choc, du théâtre classique dépoussiéré, du boulevard de troisième âge, des vedettes du petit ou grand écran, du théâtre de rue à consommer sur le trottoir, etc : il doit y en avoir pour tous les goûts et toutes les bourses. On appelle ça « la démocratisation culturelle », par contraction de « la démocratisation d’une offre variée de biens artistiques aptes à satisfaire les désirs des consommateurs de différentes origines culturelles ». On comprendra que cette démocratisation-là nous mène à un théâtre de la satisfaction individuelle, aux antipodes d’un théâtre du peuple.

Evidemment, dans ce tableau à grands coups de brosse, je fais apparaître les spectateurs, les politiques et les artistes dans leur majorité, et je ne dirai rien de la minorité des spectateurs fatigués du théâtre de consommation et avides d’un théâtre qui aurait un vrai rôle social, je ne dirai rien de la minorité des opérateurs et politiques lassés de donner des coups médiatiques et s’efforçant de réinventer l’humanisme de leur mission, et je ne dirai rien non plus de la minorité d’artistes renonçant à la course aux honneurs et subventions pour s’aventurer sur de nouveaux territoires où ils sont au moins assurés de retrouver un lien avec une population. Je ne dirai rien d’eux tous, mais je leur dirai une chose : si le théâtre populaire est mort, comme toujours il renaîtra de ses cendres.

Le jour viendra où une foule de gens insatisfaits d’un mode de vie taillé sur mesure - voire d’une taille trop petite - éprouveront le besoin de se mesurer à la société entière. Ils trouveront le chemin d’un théâtre de la mesure humaine dont le directeur aura su accueillir des gens de toutes tailles. Sur scène, les artistes qu’ils encourageront donneront la pleine mesure, la vraie démesure de cette société. Les réactions alors seront vives. On pourra reparler de spectacle vivant.

Théâtre Jean Vilar, Eysines, 05.12.08.

d’un cycle à l’autre le 10 décembre 2008 par Laurent

L’été est bien passé. Je viens de finir d’écrire les trois pièces de Campagnes et Compagnie. Nous avons créé la première, PLUS TOUT A FAIT LE FLEUVE, à Créon le 1er novembre dernier. C’est l’histoire d’un joueur de rock de l’Entre-deux-Mers qui a rendez-vous avec un producteur à Paris, et de l’émoi provoqué dans le village. Nous étions 25 en scène (15 habitants d’âge adulte, 7 enfants, et Hadrien, Fausto, moi), nous avions une bonne centaine de personnes dans la salle. Acteurs et spectateurs étaient heureux : le triste sire, c’est encore moi. Car le public était encore exclusivement (ou presque) composé des usagers et autres consommateurs habituels d’objets culturels. Si bien que cette pièce - au moins pour cette représentation - n’accédait pas à sa dimension de théâtre populaire. J’attends autre chose pour les prochaines représentations : samedi 22 novembre à Cadillac (21h au collège) et samedi 13 décembre au Tourne (21h salle du Moulin Carraire).

Nous avons monté Campagnes et Compagnie avec le Conseil Général de la Gironde pour tenter, avec l’aide de quelques opérateurs culturels locaux, de faire venir dans la salle de spectacle un public plus mélangé qu’à l’ordinaire. Il apparaît globalement que ces partenaires n’ont pas les moyens, pas le temps, pas l’habitude d’aller au contact direct des habitants de leur commune, a fortiori des communes voisines. Je soutiens qu’à moins de cela, on ne fera pas revenir les gens sur la mauvaise image qu’il ont du théâtre, et on se condamnera à poursuivre la programmation d’un théâtre spécialisé, pour un public divisé. A terme, on devra se résigner à ce qu’on observe déjà dans de nombreuses plaquettes de théâtre depuis plusieurs années : la fin d’une programmation théâtrale au profit des autres formes de spectacles.

des nouvelles du front le 27 avril 2008 par Laurent

Il est temps que je donne quelques nouvelles de notre combat. (Il est temps que j’arrête de faire la gueule parce que personne n’écrit sur ce site : si j’en crois certains, on le consulte quand même.) Je récapitule les faits, puis je passerai aux commentaires.

CAMPAGNES ET COMPAGNIE :

Comme prévu, tout au long de cette deuxième saison du projet, nous avons donné une dizaine de représentations de nos différents spectacles dans les communes partenaires, et nous avons effectué quatre résidences sur les trois territoires girondins concernés. Suite aux résidences de la première saison qui ont consisté à recueillir des témoignages dont je m’inspirerai pour l’écriture des pièces à venir, les résidences de la deuxième saison ont consisté à organiser des soirées de pratique théâtrale ouvertes à tous. Ces soirées nous ont permis de mettre en jeu quelques propos recueillis ici et là, de tester quelques idées scéniques (mettant en jeu la vidéo, le théâtre d’ombres et le doublage), et surtout de faire connaissance avec nombre de curieux que nous retrouverons prochainement pour les créations de la dernière saison du projet. Ces créations auront pour noms : PAS VRAIMENT LE BASSIN ; PLUS TOUT À FAIT LE FLEUVE ; PRESQUE L’ESTUAIRE. Trois comédiens de la compagnie y joueront les principaux rôles, et ils seront entourés, sur chaque territoire, d’un groupe différent de trente à quarante participants.

COMPAGNONNAGE AVEC EYSINES :

Nous avons fini la saison passée avec LE MANÈGE DES PETITS HOMMES. Les enfants sur le manège jouaient aux grandes personnes, tandis que les grandes personnes autour du manège parlaient de leurs enfants. Nous sommes repartis cette saison, avec 55 participants, les Manufactures verbales et l’Abracadaband, sur deux nouvelles créations : QUI FAIT L’ANGE et QUELQUES PAS DANS LA VILLE. QUI FAIT L’ANGE est la pièce que nous avons créée l’été dernier, à Labastide d’Armagnac, avec les chanteurs des Manufactures verbales et 25 acteurs et chanteurs amateurs des Landes. C’est l’histoire des gens d’un village entre 1905 et 1975 : une somme de menues aventures se déroulent sous le regard des huit anges protecteurs du village, lesquels ont aussi une dispute à régler entre eux, au sujet de leur rôle à jouer auprès des hommes. Ce spectacle a été joué au théâtre Jean Vilar, le 29 mars dernier, avec les chanteurs des Manufactures verbales et 30 habitants d’Eysines. QUELQUES PAS DANS LA VILLE est l’histoire de la rencontre amoureuse d’un homme et une femme dans la ville : le spectacle de leur aventure amoureuse est l’occasion pour le public d’observer bien d’autres personnages dont les préoccupations sont tout autres. Ce spectacle sera représenté le 3 mai prochain au théâtre Jean Vilar, puis le 27 mai à la salle du Vigean, dans le cadre des Rencontres Théâtrales d’Eysines. Sur scène : 25 habitants d’Eysines, 10 musiciens d’Abracadaband, et 3 comédiens d’Anamorphose.

CRÉATION DU COCU MAGNIFIQUE de Fernand Crommelynck

Comme prévu, nous avons re-créé (référence à la version jouée la saison dernière avec les habitants d’Eysines) le Cocu magnifique, entre professionnels : Ayse Sahin, Boris Alestchenkoff, Hadrien Rouchard et moi-même dans les 7 principaux personnages, Denis Gouzil et Sol Hess pour la musique, et Stéphane Le Sauce à la régie, ces derniers assumant aussi quelques rôles de villageois. Rappelons-le : cette farce tragique raconte un écrivain de village se persuadant lui-même qu’il est cocu, et entraînant tout le village dans son incroyable descente aux Enfers. Nous avons joué ce spectacle cinq fois en Gironde, et le reprendrons le 16 août prochain à Cambo-les-Bains.

TOURNÉES

ALIÉNOR EXAGÈRE ! poursuit sa tournée régulière depuis sa création à Eysines en mai 2006 ; j’ai repris la tournée de DOM JUAN et de L’ENFANT SUR LA MONTAGNE ; nous jouerons les dernières représentations du CID à la Scène Nationale de Foix les 19 et 20 mai prochains. Tous ces spectacles ont dépassé le cap des 50 représentations - DOM JUAN celui des 100 représentations.

COMMENTAIRES

D’aucuns nous disent parfois : "Eh, ben ! ça roule, Anamorphose !" (en substance). A ceux-là, je réponds en général (en substance) : "Notre dernier spectacle a été le moins co-produit et le moins pré-acheté depuis les débuts de la compagnie ; nous avons de plus en plus de mal à joindre des directeurs de théâtre avec lesquels nous avons conçu des projets en Aquitaine pendant dix ans ; les autorités culturelles me chicanent de plus en plus sur mon choix d’un théâtre tout terrain et grand public (en particulier sur le volet du projet qui consiste à travailler aussi avec des non-professionnels) ; nous avons un mal fou, en milieu rural, à faire entendre notre projet de développement culturel du territoire dans la mesure où il vient d’une compagnie et non d’un opérateur culturel ; nous avons deux fois moins de représentations cette saison que la saison dernière, et nous ne ferons pas mieux la saison prochaine ; mais ceux qui viennent voir nos spectacles sont ravis et nous en font de nombreux témoignages ; la mairie d’Eysines est à fond dans notre projet sur la ville et la plupart des participants en redemandent, toujours disposés à relever de nouveaux défis ; le Conseil Général de la Gironde continue d’encourager nos tentatives en milieu rural ; les trois groupes d’habitants formés en campagne girondine semblent impatients que nous les convoquions pour leur distribuer les textes des créations de Campagnes et Compagnie ; nos premiers essais d’intégration de la vidéo dans les spectacles me la font voir comme un média qui a désormais sa place dans un nouveau théâtre populaire ; nous avons, outre les prochaines pièces de Campagnes et Compagnie, deux nouvelles créations sur le feu, alors oui : ça roule, Anamorphose !"

Le Groupe Anamorphose©2006 :: 6 Cours de Tournon 33000 Bordeaux :: contact@groupe-anamorphose.com :: tél 05 56 48 11 20 :: mentions