
Le Cid, c’est avant tout l’histoire d’une passion amoureuse mise à l’épreuve par l’honneur et l’orgueil de deux familles : Chimène aime Rodrigue mais elle doit venger son père, assassiné par celui-ci. Adaptée de l’œuvre de Corneille dans sa version originale de 1637, notre mise en scène met en lumière les rapports de forces et d’influences qui innervent la pièce. Sur le plateau, acteurs et marionnettes cohabitent dans un jeu de manipulation où chacun tire les fils de ses intérêts propres. Ainsi, les pères des amants apparaissent sous la forme de grandes marionnettes habitables, les conseillers du roi deviennent des marionnettes à tige de taille humaine et les confidentes sont transformées en figurines. Privilégiant la relation avec les spectateurs, ce Cid revisite les traditions théâtrales et fait la part belle au chant et la danse qui ouvrent le bal.
Ce serait donc une histoire de confiance...
Au fil des spectacles, c’est cette intuition qui anime le travail de Laurent Rogero. L’important, c’est ce qui se passe ici et maintenant, dans cette relation intime et si fragile entre acteurs et spectateurs. Et pour que l’alchimie prenne, il faut lier partie, ce n’est qu’à cette condition que le théâtre existe et que l’on peut y croire. Ainsi, ce Cid espère échapper à la fixation des formes sans imposer une "vision".
"Approchez et construisons ensemble un théâtre qui nous ressemble" : ce théâtre exclut le leurre, mais tire sa force de la convention, il ne cherche pas à rendre "réalistes" ou encore "crédibles" des personnages qui sont si loin de nous. D’ailleurs, qui peut croire de nos jours qu’un père, vexé par une gifle, envoie son propre fils inexpérimenté se faire démolir par un vétéran pour sauver son honneur ? Il s’agit de rendre sa liberté à l’imagination du spectateur, en développant la suggestion. "Que la scène propose et que la salle dispose..." Pour alimenter ce parti-pris, misons sur un théâtre de convention qui donne simplement les codes de ce qui se joue.
Mais comment élaborer un langage commun afin d’ouvrir les "portes" du Cid aux spectateurs ? En convoquant des modes traditionnels de représentation (tels le théâtre de tréteaux ou la marionnette), la mise en scène de Laurent Rogero repose sur des codes lisibles et identifiables qui facilitent l’accès à l’œuvre classique, ainsi : par un jeu de niveaux hiérarchisés, le dispositif scénique met en relief un monde de pantins régi par les rapports de domination et les conflits de pouvoir. Les personnages évoluent dans des espaces réservés, d’où chacun tire les fils de ses propres intérêts. Au cœur du tumulte, Chimène et Rodrigue voient leur passion entravée par de multiples figures, marionnettes et vivants, qui se dressent entre leurs désirs. En proie aux émotions les plus vives et les plus contradictoires, ils sont tiraillés entre une attraction irrépressible et des valeurs qui les dépassent. S’il faut sauver l’honneur, l’amour est empêché.
Et tandis que la scène révèle les stratégies du pouvoir, c’est le jeu des acteurs qui exacerbe les tempêtes intérieures et donne corps à l’alexandrin.
Je souhaite monter le Cid dans sa version de 1637, le Cid que Corneille écrivit à l’âge de 31 ans et qui eut tant de succès qu’il fit scandale - un scandale qui explique en partie les corrections que l’auteur fit de sa pièce jusqu’en 1660 pour aboutir à la version qui fait ordinairement référence.
Rappelons vite que ce Cid est une tragi-comédie - on pourrait dire une tragédie romanesque empruntant à la comédie, à l’histoire, à la légende - dont le principal moteur est la passion amoureuse.
Ce qui frappe, c’est la parfaite harmonie entre l’évidence de la passion centrale qui unit Chimène à Rodrigue et la richesse des autres passions qui exaltent involontairement leur amour : l’orgueil de Don Gomès, l’honneur de Don Diègue, la douleur de Dona Urraque, la jalousie de Don Sanche, le devoir de Don Fernand, et d’autres intérêts encore qui constituent une exceptionnelle mise à l’épreuve de ce grand amour.
Les règles du jeu que je propose à la représentation du Cid ont pour ambition de mettre au jour, de façon claire et contrastée, la passion de deux amants au cœur d’un monde agité.
L’enchevêtrement des forces dans le Cid, qui confine au paradoxe ou à la comédie, est ici figuré par la cohabitation des acteurs et des marionnettes. Ce parti pris permet de différencier toutes les individualités de la pièce, aux prises avec les passions contrariées, les codes sociaux et moraux, les devoirs politiques. En outre, la puissance de la manipulation par la voix ou par la main met en jeu l’influence de certains personnages sur d’autres. Ainsi, cinq personnages apparaissent en chair et en os, quatre sont représentés par des marionnettes.
Les pères des amants, Don Gomès et Don Diègue, sont représentés par deux marionnettes géantes, habitables, dont l’esthétique est inspirée des traditionnelles Puppi italiennes. Ces personnages apparaissent plus grands que leurs enfants, plus figés aussi, et pris dans le carcan de leur armure. Leurs grandes capes constituent la matière même des grands rideaux rouges coupant l’espace d’un côté et d’autre de la scène. L’acteur qui joue le Roi évolue sur une passerelle au deuxième plan de la scène. Il dit aussi le texte des pères, manipulant par la voix, ses plus proches officiers.
Chimène et Dona Urraque ont chacune un espace intime, en avant-scène (respectivement à jardin et à cour), où se jouent leurs luttes intérieures. Elles ne s’entretiennent plus avec leurs suivantes Elvire et Leonor, mais avec des poupées auxquelles elles donnent la parole : une danseuse flamenca pour Chimène, une statue de la Vierge Marie pour Dona Urraque. Cette représentation de l’intime met en jeu leur jeunesse, leur solitude et leur lucidité.
Enfin Don Rodrigue se situe le plus souvent sur un praticable central inspiré des petites scènes utilisées par les danseurs de flamenco. Cet espace souligne la mise à l’épreuve du Cid, qui se trouve comme mis en scène par les autres personnages.
Cette mise en jeu donne d’abord à voir quatre jeunes gens en chair et en os, tout occupés à leur découverte de l’amour : Chimène, Don Rodrigue, Dona Urraque, Don Sanche. Bientôt, ces jeunes gens évoluent dans le vaste champ des enjeux du pouvoir et du devoir qu’incarnent les figures du père. Don Gomès, Don Diègue, Don Fernand, Don Alonse et Don Arias sont figurés par des marionnettes, manipulées de près ou de loin par le roi Don Fernand. Enfin s’affrontent le pouvoir et l’amour, en un chassé-croisé intense qui laissera probablement intacte la frontière entre ces deux mondes. À défaut de compréhension, pères et enfants, amour et politique, parviennent à des arrangements qui sauvent les apparences. Le Cid doit être un spectacle coloré de passions, avec un traitement particulier du corps : la mise en jeu repose essentiellement sur la prise en charge concrète de l’espace par l’acteur (jeu avec passerelle, escaliers, estrade, rideaux), sur des transpositions du rapport à l’autre (avec les marionnettes des pères, les figurines des suivantes), sur une exaltation physique du comédien (inspirée par la danse et le chant flamenco). Enfin, cette incarnation est renforcée par le rapprochement volontaire des acteurs avec les spectateurs dans un cadre de représentation qui s’apparente à un théâtre de tréteaux. Ce théâtre doit piller, avec joie et sans complexe, les traditions théâtrales qui parient sur l’émerveillement des spectateurs : s’émouvoir des grandes passions et jubiler au spectacle d’acteurs qui, comme des enfants, jouent les héros.
On s’étonne que tant de parents et grands-parents aient encore à la bouche des vers du Cid.
On s’étonne que cette pièce, à la fois romanesque, politique, poétique, comique, soit en même temps si harmonieuse.
On s’étonne que le Cid soit si rarement monté.
On s’étonne qu’une pièce, si populaire à sa création, ait été corrigée pendant trente ans par son auteur afin qu’elle parût plus orthodoxe.
On s’étonne que la musique de l’alexandrin puisse faire encore un tel effet.
On s’étonne de ce que le mot « honneur » résonne encore si fort.
Acteurs, ne quittons pas cet étonnement : il est la joie qui mettra le spectacle en jeu.
Emparons-nous de la liberté qui caractérisait le jeune Pierre Corneille.
Emparons-nous de l’imaginaire collectif qui entoure le Cid, l’Espagne, le Moyen-Age.
Emparons-nous de la marionnette, du chant, de la danse.
Emparons-nous d’une idée de théâtre populaire.
Emparons-nous du théâtre en acteurs sans maître : bousculons l’ordre de la scène, l’ordre des scènes, l’ordre de la mise en scène.
Jouons enfin ! et rendons aux spectateurs la liberté d’interpréter.
Spectateurs, on vous invite à inventer le Cid.
Le Cid, de Pierre Corneille
Tragédie-comédie écrite en 1637
Avec :
Solène Arbel
Limengo Benano-Melly
Stéphanie Cassignard
Cyril Graux
Hadrien Rouchard
Laurent Rogero
Adaptation et mise en scène : Laurent Rogero
Décors et marionnettes : Mahi Grand et Jérémie Duchier
Lumières : Stéphane Le Sauce
Chorégraphie : Faizal Zéghoudi
Chant : Jakes Aymonino
Costumes : Régine Maruejouls
Régie : Stéphane Le Sauce, Gilles Muller
Production, diffusion : Julie Lacoue-Labarthe
Diffusion : Audrey Saboureau, Laurie Arrecgros
Production Groupe Anamorphose, TnBA, Scène Nationale de Bayonne - Sud Aquitain, OARA, L’Odyssée - scène conventionnée de Périgueux, IDDAC, Théâtre Ducourneau d’Agen, Adami
Dessins et affiche : Mahi Grand
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