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Il y a quinze ans, je découvrais ce qu’on appelait le nouveau cirque, et il m’en apprenait, sur le théâtre, autant que Peter Brook et Ariane Mnouchkine. J’ai donc assisté à sa renaissance, à ses redécouvertes. J’ai vu nombre d’équipes puiser avec inspiration dans la musique, les arts plastiques, la dramaturgie, la danse. Puis je les ai vu commencer à se ressembler, à vouloir se distinguer les uns des autres. J’ai l’impression aujourd’hui de les voir piétiner sur le seuil de prendre la parole.
La vraie redécouverte du cirque, c’est celle de la présence. La redécouverte du corps humain, évidemment, mais surtout du corps humain placé au centre d’un cercle d’autres humains. On renoue là avec quelque chose de très profond, de très ancien : le cercle rituel dans lequel nous poussons l’un des nôtres afin qu’il incarne ce que nous sommes. Ce corps humain est une redécouverte en ce qu’il n’est plus seulement une image, mais un lien : le lien que nous entretenons avec la vie animale, avec l’énergie de l’air et de la terre, avec les objets...
Ce phénomène est susceptible de toucher beaucoup de monde, et les opérateurs culturels ne s’y sont pas trompés. Le théâtre moderne n’est pas populaire ? qu’à cela ne tienne : remplaçons-le par le cirque. Ils ont investi, et ça a rapporté. Ils ont tellement investi que certains en ont aujourd’hui des scrupules. Je dînais l’autre soir avec un opérateur, très investi dans le cirque, qui me confiait sa peur : on est en train de tuer la poule aux oeufs d’or, et on suscite des générations spontanées de circassiens qui ne tiendront pas la distance.
Somme toute, cela me semble assez naturel et peut-être pas si grave : une belle page de l’histoire du spectacle vivant sera tournée demain. Pourtant, parfois je rêve : cet élan des circassiens, du grand public, des opérateurs culturels, ne pourrait-il se mettre au service d’une représentation de la société ? Pourquoi n’aurions-nous pas l’ambition de faire parler ces nouveaux saltimbanques ? Guy Alloucherie nous a montré que c’est possible ! Le cirque a retrouvé un lien avec le peuple : qu’il n’incarne plus seulement le corps individualisé, mais le corps social tout entier ! S’il ose incarner la souffrance et la beauté du corps contemporain, il pourrait aussi bien incarner la souffrance et la beauté du coeur et de l’esprit contemporains ! Que les circassiens se donnent une mission sociale ! Que le public exige d’entendre s’ils ont quelque chose à dire ! Que les opérateurs leur donnent un vrai pouvoir !
J’ai bien dit que je rêvais.
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