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le médiateur en scène le 12 septembre 2006 par Laurent

Nous vivons dans une société fort médiatisée. Nous en connaissons depuis longtemps les avantages, et, depuis moins longtemps peut-être, les inconvénients. Mais permettez-moi un parallélisme avec le théâtre. Partons, si vous le voulez bien, d’une supposition : le théâtre est une relation entre des acteurs et des spectateurs, autour d’un drame humain dont le véhicule est le plus souvent un texte. C’est à peu près cela depuis quelques siècles. Or depuis un siècle environ, on a ressenti le besoin de créer un nouveau poste : le metteur en scène. Il est devenu le médiateur nécessaire à cette relation entre les acteurs, le texte et les spectateurs. En un siècle, le médiateur en scène a fortement contribué à l’évolution des techniques (lumière, son, machinerie), à l’évolution du jeu de l’acteur, à la découverte ou à la redécouverte des textes, à éveiller les spectateurs à de nouvelles formes dramaturgiques et esthétiques. Aujourd’hui, le médiateur en scène est le seul maître à bord (après les opérateurs culturels, cela s’entend). Quels problèmes cela pose-t-il ?

Dans une grande partie des cas où se produit du théâtre, un observateur un peu avisé se rendra compte que les acteurs sont contrôlés par le médiateur en scène : il contrôle leurs gestes, leurs intonations, et surtout la distance (physique, émotionnelle et intellectuelle) qui les sépare des spectateurs. Le médiateur en scène décide du degré de liberté des acteurs dans leur relation aux spectateurs. Il contrôle aussi la liberté que les acteurs pourraient prendre dans la lecture du texte : généralement, le médiateur en scène explique aux acteurs ce qu’il faut comprendre du texte, et comment il faut le dire. En effet, le médiateur en scène estime le plus souvent que pour une compréhension collective du texte, il vaut mieux recourir à une interprétation claire et univoque de ce texte : l’interprétation du médiateur en scène. Enfin, contrôlant la liberté de l’acteur et l’interprétation du texte, le médiateur en scène peut contrôler les spectateurs. Maîtrisant la scène, le médiateur maîtrise la salle : il contrôle ce que les spectateurs vont ressentir et penser en regardant les acteurs et en écoutant le texte.

Il y a de bonnes raisons pour que cela dure encore un moment. Cette stratégie de contrôle permet au médiateur en scène d’incarner le pouvoir sur les spectateurs, et il faut que ce pouvoir soit incarné pour que l’opérateur culturel puisse faire des affaires avec lui. Mais il faut aller au bout de cette logique pour en prévoir les conséquences à moyen terme. Bientôt les acteurs, qui ne sont déjà plus dupes de ce système, fermeront tout bonnement la porte de la salle de répétition au médiateur en scène, préférant la liberté d’expression à la reconduction de leurs droits aux assedics. Bientôt les auteurs dramatiques refuseront de confier leurs manuscrits aux médiateurs en scène, pariant sur la lecture des spectateurs plutôt que sur celle du médiateur. Bientôt enfin, les spectateurs bouderont le théatre des médiateurs en scène, agacés de se voir donner des leçons de lecture, et de ne plus rien partager de vivant avec les acteurs. Cette réaction de fond est déjà à l’oeuvre, mais elle n’est guère considérée par les médias, du fait d’une constante selon laquelle les dominants sous-estiment la capacité de réaction des dominés.

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