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Ce qui m’ennuie, ce n’est pas que les trois quarts des propositions théâtrales faites par les théâtres et les compagnies soient du théâtre de divertissement. Ce n’est pas que le dernier quart de ces propositions soit du théâtre non divertissant, c’est-à-dire ennuyeux ou énervant. Ce qui m’ennuie, c’est que les trois quarts du théâtre de divertissement n’aient pas l’ambition de rendre compte du monde comme il va. Ce théâtre majoritaire se sert en général d’un phénomène de société pour faire rire, au lieu de se servir du rire pour montrer les phénomènes de société.
Molère disait en substance "l’important, après tout, c’est de plaire." Il avait appris les ficelles des comédies "classiques" (les comédies grecques et latines), il avait appris les ficelles du théâtre "de boulevard" (la commedia dell’arte), il avait appris les ficelles du théâtre "de rue" (le théâtre sur le Pont-Neuf), et il sacrifiait ouvertement au théâtre de divertissement. Mais lui se servait de ces ficelles pour montrer les pantins de son temps et leurs risibles agissements. Lui se servait du rire pour montrer les phénomènes de sa société.
L’esprit de Molière n’inspire guère notre théâtre. Et le programmateur de théâtre s’en réjouit. Parce qu’un théâtre moderne animé d’un tel esprit, ça pourrait choquer le bourgeois gentilhomme, les précieuses ridicules, le médecin malgré lui, les femmes savantes, le Dom Juan néolibéral, le Tartuffe de l’art, les fâcheux des médias, le misanthrope soixante-huitard, l’avare fonctionnaire, tout le monde pourrait être visé ! Le programmateur frissonne rien que d’y penser : scandale public ! désertion des spectateurs ! Alors il a soin de programmer des spectacles qui font rire - sans choquer. Des spectacles où le personnage moqué est, soit celui d’une autre société (de préférence une société du passé, comme celle de Molière justement, ou de Feydeau), soit un personnage non référencé au plan social (un clown métaphysique, un personnage de télé, un beauf, etc.).
Après tout, nous avons ce que nous méritons : un théâtre non politique pour un peuple non politique. Que notre peuple ne soit pas plus politique, ça m’énerve. Mais que notre théâtre populaire ne soit pas plus politique, ça m’ennuie. Ce qui est bien pire.
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